Le personnel soignant déjà au bord de la rupture avant la pandémie

Une soignante avec une patiente

La pandémie du coronavirus pousse plus que jamais le personnel soignant à ses limites. Les conditions de travail étaient déjà précaires avant, comme le démontrent deux enquêtes en ligne menées par le syndicat Unia en 2019. En voici les principaux résultats.

La crise du coronavirus a démontré que, sans les personnes présentes quotidiennement au chevet des personnes malades et âgées, tout s’écroulerait. Aucune autre catégorie de la population n'est autant menacée par le coronavirus que les personnes dépendantes et les résident-e-s des maisons de retraite et de soins. Ces établissements jouent ainsi un rôle clé dans la lutte contre la pandémie. Pour protéger la catégorie à haut risque des résident-e-s des maisons de retraite et soigner ces personnes comme il se doit, il faut pourtant du personnel en bonne santé.

Les problèmes et les préoccupations restent les mêmes

La population célèbre ses soignant-e-s héroïques avec des ovations et des messages de remerciements. Mais à l’heure actuelle, ceux-ci repoussent de plus en plus leurs limites car les conditions de travail dans les EMS étaient déjà précaires bien avant le coronavirus.

Unia a réalisé deux grandes enquêtes en ligne auprès du personnel soignant durant l’été et l’hiver 2019. Il en ressort que les soignant-e-s sont au bord de la rupture depuis des années. Le stress, les problèmes de santé, la pression de l’austérité, les ressources en personnel insuffisantes sont monnaie courante. De nombreuses personnes abandonnent le métier. Ci-dessous: les principaux résultats de ces deux enquêtes (également à télécharger au format PDF).

Les thèmes:

Données clés des enquêtes

  • Première enquête
    • Menée sur papier et en ligne du 15 octobre 2018 au 31 janvier 2019
    • Langue française et allemande
    • Retours: 2935 soignantes et soignants ont participé
    • Parmi ces retours, 1194 réponses émanant du secteur des soins de longue durée avec hospitalisation ont été analysées.
    • 18 questions nominales, pour l'essentiel fermées, formulées sous forme de déclarations neutres
    • Catégories de réponses: «Correct» «Faux» «Je ne sais pas»
  • Seconde enquête
    • Menée sur papier et en ligne du 25 juin au 1er septembre 2019
    • Langue française et allemande
    • Retours: 1668 soignantes et soignants ont participé
    • Parmi ces réponses, 496 émanant du secteur des soins de longue durée avec hospitalisation ont été analysées.
    • Les apprenti-e-s et les stagiaires n’ont pas été pris en compte dans l’analyse. Ceux-ci ont été identifiés d’après les données socio-démographiques (taux d’occupation de 80 ou 11% ET revenu inférieur à 1999.-)
    • 20 questions nominales, pour l'essentiel fermées, et formulées sous forme de déclarations neutres
    • Catégories de réponses: «Non» «Plutôt non», «Plutôt oui», «Oui»

Travail dans le stress et dans l’urgence

Les soignantes et soignants travaillent régulièrement dans le stress et dans l’urgence. Ils n’ont pas de contrôle sur leur rythme de travail (69%). 53% effectuent souvent des heures supplémentaires qu’elles ne peuvent pas enregistrer (en arrivant plus tôt, en partant plus tard).

Des soins à la chaîne

Le nouveau financement des soins a introduit des minutages standardisés pour toutes les prestations de soins. La planification dense des soins qui va avec a un effet délétère sur le stress ressenti par les soignant-e-s. Les soignant-e-s n’ont un contrôle du rythme et de l’intensité du travail que dans de rares établissements. Le travail est ainsi souvent ressenti comme des soins à la chaîne ce qui, en plus des conséquences pour la santé, laisse les soignant-e-s insatisfaits de leur travail. Beaucoup d’employé-e-s laissent par exemple entendre qu’ils ne peuvent au fond plus soigner les patients comme ils l’ont appris ou le souhaiteraient. Cette divergence ressort aussi des résultats de l’enquête. Pour 92% des soignant-e-s, la qualité des soins pâtit du manque de personnel et de la pression sur les coûts.

«Nous sommes soumis à un système «chaud/repu/propre» calculé au plus juste, nous n’avons plus le temps d'assurer des soins de qualité, il y a beaucoup de chutes et les résident-e-s sont souvent laissés seuls trop longtemps. Les soins de base ne peuvent être effectués que superficiellement. Nous n'avons presque jamais le temps de faire une promenade avec les résident-e-s, de les accompagner, etc.», constate une aide-soignante de 62 ans.

Temps de travail et planification des services: priorité à la rentabilité

67% des soignant-e-s déplorent manquer de temps pour les loisirs et la famille à côté du travail. La plupart d’entre eux jugent les plans de service déséquilibrés et effectuent chaque mois de nombreux services entrecoupés. Le personnel d’assistance en est particulièrement concerné. Les temps de repos légaux ne sont respectés que dans 20% des cas.

Des journées de travail interminables

Une infirmière de 20 ans explique: «Les services entrecoupés sont très contraignants et tout le monde trouve que ce sont les pires. On ne peut pas correctement se reposer pendant les quatre à cinq heures de « pause » forcée parce qu’on sait que la journée n’est pas terminée et qu’il faut retourner au travail. Je constate que ce sont surtout les aides-soignantes qui doivent effectuer de nombreux services entrecoupés».

Avec le nouveau financement des soins, les maisons de retraite et de soins cherchent à utiliser le personnel soignant dont elles disposent de la façon la plus efficace possible. Il y a deux pointes de travail chaque jour. La majeure partie des soins médicaux sont effectués en matinée et vers le soir, au lever et au coucher des patients. Il en découle que les établissements engagent aussi du personnel à ces heures et organisent les équipes en conséquence. Beaucoup de soignantes et de soignants ressentent les services entrecoupés comme pénibles, à la fois du point de vue des contraintes physiques mais aussi de celui de la vie sociale et familiale. Ils quittent leur domicile très tôt et ne rentrent que tard le soir.

Rarement deux jours de congé consécutifs

Les permutations fréquentes et souvent mal prévues entre les différents services sont aussi un problème. Les permutations fréquentes entre service du matin, service du soir, services entrecoupés et jours de congé sont en effet la norme pour le personnel soignant. C’est ainsi que les soignants travaillant à 80% ou plus n’ont que rarement deux jours libres consécutifs. La seule prescription légale, c’est que tout le monde a droit à douze dimanches chômés par an. Pour la question de savoir s’il faut plus d’un jour de repos d’affilée par semaine, il n’y a pas de règles. En matière de temps de repos, la loi sur le travail prévoit certes une durée de repos minimale de onze heures entre deux services mais, dans les établissements de soins, celle-ci peut être réduite à neuf heures plusieurs fois par semaine, ce que les établissements semblent manifestement exploiter.

Une infirmière de 28 ans raconte: «Quand on travaille à plein temps, la vie privée passe souvent à la trappe. C’est lié entre autres au fait de devoir travailler environ trois week-ends sur quatre et que les pauses pour récupérer sont courtes (un jour en général, rarement deux. Il est quasi-impossible d'obtenir exceptionnellement trois jours d'affiliée). Qui plus est, les différents services par équipes et les changements rapides sont parfois pénibles du point de vue physique et psychique».

Le travail sur appel à la dernière minute est la norme

La plupart des soignant-e-s souffrent des fréquents changements des plans ainsi que de la contrainte de rester joignables et disponibles sur appel. Les heures supplémentaires sont aussi un problème.

«Avec les nombreuses interventions requises et la pénibilité du travail, on n'a plus guère le temps et l’énergie de se concentrer sur les loisirs, la famille, etc. La vie privée en pâtit beaucoup», déplore une infirmière âgée de 21 ans.

Des plans de travail régulièrement chamboulés

En plus des horaires de travail difficiles et des systèmes par équipes problématiques, le personnel soignant est aussi confronté à de fréquents changements des plans. Ceux-ci sont souvent communiqués par téléphone à la dernière minute, ce qui perturbe considérablement l’équilibre entre travail et vie privée. Cette flexibilité est délibérée et n’est pas le fruit du hasard. De nombreux établissements de soins de longue durée appliquent en effet des modèles de temps de travail annualisés, permettant à l’employeur d’ajuster ses effectifs en toute souplesse au taux d’occupation des lits et aux défections de personnel à court terme malgré une embauche ferme et une rémunération au mois.

Dans différents établissements, les soignant-e-s sont par exemple renvoyés chez eux avant la fin de leur service, notamment le jour même du décès d’un résident ou d’une résidente, afin de compenser le manque à gagner causé par ce décès. Cela empêche toute compensation judicieuse pour la santé des heures supplémentaires, parce qu’elles ne peuvent être compensées que par des heures isolées. D’un autre côté, les établissements provoquent sciemment des heures manquantes pour pouvoir si nécessaire appeler les soignants à court terme et les rendre ainsi redevables.

Taux d’occupation et salaire

On pourrait résumer la réalité de la branche des soins par «Beaucoup de travail pour un salaire de misère». De nombreux soignants et soignantes travaillent a fortiori à temps partiel, ce qui amenuise encore davantage les revenus. Un emploi à plein temps, par contre, induit des contraintes sévères.

La question du salaire

Quand on songe aux qualifications que requièrent les professions des soins et aux responsabilités qui pèsent sur les épaules du personnel soignant, les salaires apparaissent bien faibles. Ils varient fortement en fonction du niveau de fonction. Quelques chiffres:

  • 58% des aides-soignant-e-s et auxiliaires de santé travaillant à plein temps gagnent moins de 4000 francs. Un quart des employé-e-s à moins de 80% doit se contenter de moins de 3000 francs. Brut, bien sûr!
  • Un-e assistant-e en soins et santé communautaire sur cinq ne gagne même pas 4000 francs par mois après trois ans d’apprentissage. Seuls 10% touchent plus de 5000 francs mois. Sur les personnes employées à 80%, la moitié gagne entre 3000 et 4000 francs.
  • Parmi les infirmières et infirmiers diplômés travaillant à plein temps, 16% gagnent moins de 5000 francs et, pour la plupart des autres, les salaires oscillent entre 5000 et 6000 francs. Pour un job à 80%, plus de la moitié gagne encore 5000 francs ou davantage.

Travailler moins? Impossible pour bon nombre de soignant-e-s

La question du taux d’occupation semble déterminée en priorité par deux facteurs : d’un côté, beaucoup de soignantes et de soignants aspirent à réduire leur taux d’occupation en raison de la forte charge de travail. De l’autre, ce désir est difficilement réalisable du point de vue financier. Les assistant-e-s en soins et santé communautaire et le personnel d’assistance, en particulier, ne peuvent pas réduire leur taux d’occupation sans perte substantielle de niveau de vie. Là où le bât blesse, c’est que les établissements cherchent souvent à contraindre des soignant-e-s surmenés ou ayant des soucis de santé à réduire leur taux d’occupation, d’une part pour des raisons de protection de la santé, et d’autre part parce qu'une augmentation de la proportion des soignants à temps partiel réduit permet une planification plus souple. Or une grande partie du personnel est effectivement poussé ainsi dans des situations financières difficiles ou contraint à vivre dans la pauvreté.

Si, à l’occasion d’un sondage-éclair sur Facebook avec environ 120 participant-e-s, 97 d’entre eux ont cité un meilleur salaire comme l’une de leurs principales aspirations, cela n’a rien d’étonnant. 16 des soignant-e-s ont en outre déclaré souhaiter travailler à seulement 80% mais pour 100% du salaire.

La santé est malmenée

La santé physique et psychique du personnel soignant est mise à rude épreuve. Leurs absences pour maladie sont plus longues, la plupart se plaignent de douleurs dorsales ou d’autres troubles physiques. Les troubles du sommeil, les états dépressifs et les angoisses sont aussi fréquents.

7 soignant-e-s sur 10 ont déjà été malades plus d'un mois. Un symptôme typique de stress: leurs troubles reviennent souvent.

De toute évidence, plus les conditions de travail sont difficiles, plus la moyenne de problèmes de santé augmente.

Des soignant-e-s surmenés

La mauvaise santé au travail est un problème de taille dans les maisons de retraite et de soins. L'apparition fréquente de troubles physiques et notamment de douleurs dorsales et articulaires est révélatrice d’un surmenage permanent du personnel. Celui-ci résulte forcément des travaux de soins minutés. Si le personnel est engagé uniquement selon des considérations économiques, avec des services entrecoupés par exemple, les problèmes de santé ne peuvent qu’augmenter au final. Les phases plus calmes comme par exemple l’échange ou l’accompagnement des résident-e-s au cours de la journée de travail font défaut.

Les fréquents troubles psychiques sont liés notamment à l'exigence de flexibilité de l'établissement vis-à-vis du personnel. Parmi les personnes interrogées qui doivent rester joignables pendant leurs jours de congé, 71% souffrent par exemple de troubles du sommeil, alors que ce taux n’est que de 58% pour celles et ceux qui n’ont pas cette contrainte. Le leadership est aussi un facteur important du bien-être psychique.

Manque de personnel et taux d’abandon de la profession

Le manque de personnel est un problème de taille dans le domaine des soins. Il en est de même pour les perspectives professionnelles. Les jeunes soignant-e-s, en particulier, ne voient aucun avenir à long terme dans cette branche et ne tiennent pas à exercer cette profession jusqu’à leur retraite. Dans l’ensemble, près de la moitié des personnes interrogées dans le secteur des soins de longue durée aspirent à changer de métier.

33% ont indiqué comme motif les «fortes contraintes dues à des conditions de travail insuffisantes», 49% ont motivé leur désir de quitter le métier des soins avant tout par les problèmes de santé inhérents à la profession.

Les raisons poussant à l’abandon de la profession découlent directement de la pression constante subie et des mauvaises conditions de travail qui suscitent un effet d'entraînement direct. Ensuite, il y a les problèmes de santé des employé-e-s qui contraignent ceux-ci à abandonner la profession. Ils sont aussi une conséquence directe du surmenage physique et psychique permanent du personnel.

Revendications des soignantes et soignants et du syndicat Unia.